Mes Torches

Loin derrière moi,
Pays bien connu,
Pampa repue et
Montevideo.

Océan mythique,
Belle passerelle,
Oiseau chantant au loin
Vers un grand horizon.

Devant moi, joyeux gave,
Miroir, reflet suave,
C½ur qui baigne dans tes eaux
Troublées par de vifs galops :

Les chevaux du temps, vie et mort,
Qui piétinent les visages,
Dont celui d'une femme connue
Qui ouvre ma seule fenêtre :

Ciel étoilé criant vaillamment au monde
La venue d'un Soleil peureux et qui sonde
Le c½ur de l'homme, sa chair et la racine
Du beau peuplier : torche qui illumine.
Mes Torches

# Posté le samedi 31 octobre 2009 23:25

Sortir du monde

Sortir du monde
"Le Carré Noir ! L'effrayant Carré Noir, qui jamais n'avait exprimé autant de sens et de suspens qu'à cette occasion. Super tache-noire du Chien-Noir de l'art moderne ! Dernière sommation du XXème siècle... Andréa, lui, si figuratif jusqu'au trognon, était fasciné par le Carré Noir malevitchéen : c'était son ½il de Caïn, sombre regard réprobateur, la conscience noire de tout artiste. Ah ! le Carré Noir ! Quel torrent d'encre il a épongé ! Quadrilatère délétère ! Il semblait clair à Andréa que le Carré Noir symbolisait l'éclipse partielle du soleil de la peinture occidentale. Imaginer une éclipse qui ne soit pas ronde, c'est voir le carré noir ! Il s'agissait d'un acte cosmique et sans humour. Un exercice spirituel de haute tenue : il y avait eu un peintre russe, ex-impressioniste, ex-fauve, ex-cubiste, ex-mécaniste, ex-cubo-futuriste qui aboutit à ça : un carré noir sur fond blanc. Objectivement, ça reste abstrait. Un tel courage ! Sortir du monde : le carré noir est la fenêtre sur l'au-delà noir. Malevitch aère la vie, lui fait prendre un bol d'air noir.

Andréa s'interrogeait sous les flocons de neige de la Nevski Prospekt en plein soleil. Il entendait à peine les lents gémissements des pleureuses de dalle... longue traînée d'archet humide. Ne lui venait à l'esprit que le Carré Noir ! Quel souffle de liberté magnétique ! Quel mépris des contingences ! Une gifle au goût du public de la peinture passée et à la fois l'amour de toute cette peinture. Malevitch si chargé de savoir et d'émotion qu'il ne peut peindre qu'une seule couleur. Pudeur mystique de saint. La peinture devenue l'objet même n'en a plus d'autre que de passer la vie. Le Carré, cet étendard noir qui marque une victoire de l'esprit sur le soleil. La réalité ensoleillée est enfermée dans le cercueil du Carré Noir. L'art figuratif est éclipsé. Le carré remplace alors le triangle dans l'ordre divin. Malevitch en fait l'icône de son temps. L'icône suprême que l'on place dans le beau coin d'une pièce, comme les téléviseurs dans les bistrots, et vers lequel on se signe...

Très nettement, de plus en plus nettement, le petit-fils distrait revoyait ce noir, cette splendeur de noir, ce noir si lumineux. Oh ! Il n'est pas passé d'une façon mécanique, on voit que c'est une main qui l'a peint, une main d'homme qui a transpiré pour couvrir ces quelques dizaines de centimètres de carrés noirs ! Un noir profond comme une pensée. Tous ces coups de pinceaux transversaux, ces craquelures, ces ratés dans la surface : on voit qu'il a souffert Malevitch, qu'il n'a pas peint tout noir innocemment, sans suer, au rouleau... Couvrir toute la peinture occidentale ! La repeindre en noir, comme une cuisine. Dans ce noir il y a tout. On s'envole, et on tombe dedans à la fois."

Marc Edouard Nabe- Le Bonheur

# Posté le samedi 24 octobre 2009 09:15

Sous l'emprise d'un matin gris.

Les illuminations, ça ne court pas les rues, et ça te rend visite sans prévenir pour te faire une grande surprise, une sorte de volupté qui court soudainement vers toi, qui s'agrippe au cou et te chuchote des mots colorés aux oreilles. Et quand ce genre de moment unique arrive il faut sourire, et se dire que ça n'a pas de prix de ressentir de telles choses. Cela n'a rien de physique, c'est plutôt l'irréel qui frappe doucement à la porte. Elle te prévient quand même. C'est une progression contrôlée. On sort de chez soi, et on regarde enfin autour de soi, c'est le paysage qui s'accroche aux battements du c½ur. Il s'agit d'un vaillant déclic, d'une explosion plus qu'enchanteresse s'emparant de l'esprit. Le clocher de l'église est bel et bien là. Mais à sa base, je distingue le haut d'un arbre. Le ch½ur, les bancs alignés, les cierges, les vitraux, ce qui reste à la surface des tombes se métamorphosent en figure « arbresque ». Il faisait gris, ce matin là. Mais un gris spécialement fait pour moi, le vagabandé. A terre, un terrain de sport et six bouts de ferraille formant un but de chaque côté, 3 et 3, de quoi faire deux croix et y crucifier un géant...On peut passer la ligne et ce geste symbolique permet de voir de l'autre côté : ce clocher verdoyant. Avec une troupe d'oiseaux sur les branches branlantes qui regardent sans bruit, tout en bas...Vers la bassesse du monde.

Des HLM, des maisons toutes simples, un fleuriste, un cimetière. Il y a de la vie là dedans! Ca fourmille de pensées. Sur le trottoir on discerne de là haut un homme qui boîte, qui traine un fardeau trop lourd pour lui, il se fatigue bien vite, il transpire à grosses gouttes. Etrange homme à canne. Mais il continue tout de même à user de ses guiboles, comme pour toujours se rappeler de ce que ça fait, au moins essayer de marcher comme pour ses premiers pas, il se souvient du petit hésitant qui n'est pas habitué à une telle tâche. Sauf que lui souffre. Ce n'est pas aussi naturel. Pour masquer cette sensation, il porte des lunettes noires et continue, continue, continue, avec sa charge sur le dos. Un jeune homme passe et croise l'homme aux trois jambes. Le Phoenix a toujours soupiré qu'il allait le connaitre un jour ou l'autre...Il l'aide à porter son fardeau, juste le temps de quelques pas. L'éternel compatissant trouve ça bien de se coltiner un moment la souffrance des autres. Charger avec sourire un immense poids sur son dos est d'une jouissance particulière. Tu as beau porter cette cargaison dégoulinante et putride, le vieux quant à lui n'avance pas aussi vite, il stagne même, il en profite de sa fébrile liberté!

« Avance. Avance. Allons, compagnon ! Je ne veux pas te laisser sur le côté, tu le sais ? »

C'est bon...Ils sont enfin arrivés au but, devant sa couche, le lieu du sommeil. Le boiteux aurait bien voulu donner au jeune gaillard quelque chose en échange de sa compassion.

« Tiens tu n'as qu'à en garder un peu, en souvenir de moi... »

Le porteur, soucieux à l'extrême, fruit de l'envoutement d'un sorcier d'Afrique Noire, dit « Je vais même en prendre plus, comme ça mon chemin de croix sera bel et bien plus charmant.»

Dans le même immeuble où se repose notre boiteux, une fille habillée par le printemps fume regard vide à son balcon, elle est accompagnée de deux gros clebs immondes (l'un noir, l'autre blanc) qui bavent à torrent sur les passants. De véritables gardes du corps béats, ils ne montrent même pas les crocs, ils ne font que rester là, à veiller sur leur maitresse complètement déconfite. On peut entendre à tout instant une musique de dégénéré sortir de la porte vitrée, décidément il n'y a pas de paroles, pas d'art, pas de présence chez elle. Aussi, ca se voit à ses yeux cernés qu'elle est tirée de partout, vraiment de tous les côtés. Son petit visage d'ordinaire souriant en a pourtant pris plein la figure. Mais le maquillage ne lui sert à rien à la putain, on sait que le désarroi moderne est en dessous, enfoui sous un semblant de coquetterie. Et le jeune homme passe...sous le balcon de la salope. Il la regarde avec un regard pleurant sa misère. « Descends, vient me voir, j'ai des choses à te dire, à te faire péter à la gueule ». Mais elle ne descendra pas le rejoindre, trop bien perchée en compagnie de ses chiens diaboliques.

Le coucher de soleil venait tout juste de mettre en place sa scène sans prétention, il ne restait que dans le ciel des traînées roses bonbon, s'engloutissant peu à peu dans le jeune bleu du soir en train de naître. Sans cri. Un vent d'Est soufflait assez fort, les rafales abondaient mais intervenaient en saccades monstrueusement vivifiantes. Un environnement bien attentif, personne dans les rues, les lampadaires donnaient leurs sales lumières au bitume endormi. Sur des marches au granit irritant, la mousse verte était comme déposée d'une manière méticuleuse, bien ordonnée, sans pour autant oublier une part de sa sauvagerie naturelle. Un petit bourg breton se dessine touche par touche, par des jets de flashs célestes. L'église pointe le bout de son pic ardent, la bâtisse sourit au cygne du ciel en forme de croix. Un peu plus bas se montre un grillage sombre, il sépare du vivant les morts et leurs belles tombes. Soudain, un bruit sourd court en même temps que le tintement des cloches mélancoliques, comme une enclume déposée avec le plus de délicatesse possible.

« Ça suffit...Je suis arrivé de toute façon » Revoilà le jeune esclave. Il a une petite soif et va s'abreuver à la fontaine sacrée et publique. Et vomir son âme dedans...Pourquoi pas...Il va trépasser...Un jour ou l'autre ce sera tout bon pour lui, il sera à point, un met délicat englouti par des bouches pleines de salive brûlante. Il voit même son tombeau, confectionné tout spécialement pour lui. Pourquoi attendre le jour salvateur ? Pourquoi pas maintenant ? C'est parti pour le voyage. Il s'installe dans le mystérieux sarcophage, qui porte son nom maudit. Le lendemain matin, la boucle est bouclée; le rêve, l'inspiration n'est plus sur le pallier. Un soleil haut dans le ciel noir éclate en silence. Un couple de promeneurs solitaires trainent autour des trous béants du sanctuaire, et découvrent une nouvelle sépulture, celle du jeune illuminé qui s'est littéralement cramé les ailes. Ils murmurent tous les deux, dans un même temps musical : « Bien fait... ».
Sous l’emprise d’un matin gris.

# Posté le dimanche 11 octobre 2009 09:44

Modifié le dimanche 11 octobre 2009 10:44

Je suis à Brest

Je suis à Brest. Je me suis brisée sur la pointe bretonne. J'ai quitté mon pays natal pour un taudis, un tas d'immeubles gris. La beauté du lieu, comment dire...Il n'y a rien de comparable avec ce que j'ai pu vivre là bas. C'est une ville laide, le pont des souvenirs traverse tout le temps mon échine malade. Ma fièvre est grande, je me complet dans cette ambiance chaude. Le front est rouge de mon sang froid. La visite d'un fou est toujours à entreprendre dans mon esprit. Je laisserai cet Autre me ruiner la tête, me cracher au visage, et ainsi sur ma dignité. A Brest la nuit est « spéciale ». Des bandes d'ivrognes marins dansent avec les mouettes ivres. Je ne suis pas avec eux. Leur malin plaisir d'alcoolos merdiques, ils se la gardent dans leur médiocre ciel.

Moi, je danse avec ma féminité qui transpire à gouttes sur les trottoirs, elle est toute déployée. Je danse comme une suave impératrice attendant son cavalier mystère. Je rêve d'une coupure de courant, des lampadaires taisant leurs ondes scintillantes mais artificielles, et de la savoureuse empreinte de lèvres masculines sur mon corps. Je demande le passage d'une électricité galvanisée afin d'éclater ma colonne vertébrale. Je rêve de la promenade bucolique dans ces rues noires pour reprendre ce que j'ai perdu dans ma lointaine patrie, là où un homme m'a tapé comme l'astre éclatant, comme une massue, et a marqué mon être d'une trace écarlate et indélébile.

Parfois, j'aimerais me faire griffer par l'extensible patte d'un chat hanté par une lune mouvante. Cette ville est ressentie comme ma marche de mort. La vomissure, le poids des endroits fantomatiques où résident mes souvenirs brisés me suivent toujours, encore et toujours : cette morsure du serpent d'Adam et Ève, cette tribulation divine. La lumière de Saint Mathieu n'est plus là, le phare s'est fondu dans les ruines de l'antique abbaye. Ça me tue, Ça me cloue le crâne sur un poteau où est marqué « Reine des réminiscences ». La folie m'a flingué dans la funèbre Brest.
Je suis à Brest

# Posté le dimanche 04 octobre 2009 04:43

Modifié le samedi 17 octobre 2009 06:15

Le Dernier pour la route!

Un petit homme grassouillet se tenait au bar du coin, affalé sur le comptoir, il s'amusait à compter le nombre de verres qu'il venait de savoureusement ingurgiter. Il aimait regarder autour de lui, allant même jusqu'au torticolis. Son pif rouge rayonnait des beuveries nombreuses. Il s'appelait gaiment Le Clown, un clown au sourire trompeur. Et tout le monde le voyait comme tel après l'addition salée des vins, rosés et surtout de martinis blancs, signe de féminité qui le menait à l'hilarité. Ses regards furtifs étaient connus de tous. Un signal probant avertissait les couples et les âmes solitaires : un rot venant des abysses de son estomac « embulé ».

Ça y est, il est lâché, ce mistral puant. Les clients ont le regard ailleurs. Le barman tourne le dos, essuie des verres à whisky, et parfois se sert même un remontant. Malheur à celui qui croisait son regard choquant. La proie facile allait-elle se laisser prendre ? Les habitués se le demandaient à chaque fois. Cette soirée était la bonne pour notre clown coquin. Une jeune femme, blonde, les yeux bleus, le top model type des films américains, venue se chercher un paquet de Marlboro, était prise dans ses filets. Le regard hypnotique de l'alcoolique animé était stupéfiant. Un vrai tour de passe-passe d'un hypnotiseur professionnel. La blonde à la robe blanche était comme une statue. Pygmalion se serait amusé à réveiller cette sculpture délicieuse. Tout était figé. Pas un pet de vent ou de murmure. Juste deux regards. L'un magnifique, l'autre manipulateur et magique. L'ivrogne en bavait d'extase d'avoir réussi son entreprise. Il s'approcha de la gazelle blonde en vue de s'offrir du bon temps. Doucement, avec de petits pas mielleux. Soudain. « TILT ». Une minuscule rupture d'anévrisme lui éclata au cerveau. C'est un état de transe qu'il ne pouvait pas supporter longtemps.

Ce chamboulement le renvoya avec peine à son tabouret chéri, où est gravé son nom. La lumière semblait (re)vibrer dans le bar. L'ivoire ex-prisonnière se réveilla doucement, comme si rien ne s'était vraiment passé, le temps d'un simple mouvement de cils. Et c'est là qu'on entendit la phrase cinglante de l'alcoolique notoire, la même et ultime sentence pour chaque retour à la normalité du buveur invétéré :
« Un Dernier pour la route ! »
 Le Dernier pour la route!

# Posté le dimanche 27 septembre 2009 08:48