"Le Carré Noir ! L'effrayant Carré Noir, qui jamais n'avait exprimé autant de sens et de suspens qu'à cette occasion. Super tache-noire du Chien-Noir de l'art moderne ! Dernière sommation du XXème siècle... Andréa, lui, si figuratif jusqu'au trognon, était fasciné par le Carré Noir malevitchéen : c'était son ½il de Caïn, sombre regard réprobateur, la conscience noire de tout artiste. Ah ! le Carré Noir ! Quel torrent d'encre il a épongé ! Quadrilatère délétère ! Il semblait clair à Andréa que le Carré Noir symbolisait l'éclipse partielle du soleil de la peinture occidentale. Imaginer une éclipse qui ne soit pas ronde, c'est voir le carré noir ! Il s'agissait d'un acte cosmique et sans humour. Un exercice spirituel de haute tenue : il y avait eu un peintre russe, ex-impressioniste, ex-fauve, ex-cubiste, ex-mécaniste, ex-cubo-futuriste qui aboutit à ça : un carré noir sur fond blanc. Objectivement, ça reste abstrait. Un tel courage ! Sortir du monde : le carré noir est la fenêtre sur l'au-delà noir. Malevitch aère la vie, lui fait prendre un bol d'air noir.
Andréa s'interrogeait sous les flocons de neige de la Nevski Prospekt en plein soleil. Il entendait à peine les lents gémissements des pleureuses de dalle... longue traînée d'archet humide. Ne lui venait à l'esprit que le Carré Noir ! Quel souffle de liberté magnétique ! Quel mépris des contingences ! Une gifle au goût du public de la peinture passée et à la fois l'amour de toute cette peinture. Malevitch si chargé de savoir et d'émotion qu'il ne peut peindre qu'une seule couleur. Pudeur mystique de saint. La peinture devenue l'objet même n'en a plus d'autre que de passer la vie. Le Carré, cet étendard noir qui marque une victoire de l'esprit sur le soleil. La réalité ensoleillée est enfermée dans le cercueil du Carré Noir. L'art figuratif est éclipsé. Le carré remplace alors le triangle dans l'ordre divin. Malevitch en fait l'icône de son temps. L'icône suprême que l'on place dans le beau coin d'une pièce, comme les téléviseurs dans les bistrots, et vers lequel on se signe...
Très nettement, de plus en plus nettement, le petit-fils distrait revoyait ce noir, cette splendeur de noir, ce noir si lumineux. Oh ! Il n'est pas passé d'une façon mécanique, on voit que c'est une main qui l'a peint, une main d'homme qui a transpiré pour couvrir ces quelques dizaines de centimètres de carrés noirs ! Un noir profond comme une pensée. Tous ces coups de pinceaux transversaux, ces craquelures, ces ratés dans la surface : on voit qu'il a souffert Malevitch, qu'il n'a pas peint tout noir innocemment, sans suer, au rouleau... Couvrir toute la peinture occidentale ! La repeindre en noir, comme une cuisine. Dans ce noir il y a tout. On s'envole, et on tombe dedans à la fois."
Marc Edouard Nabe- Le Bonheur