Les illuminations, ça ne court pas les rues, et ça te rend visite sans prévenir pour te faire une grande surprise, une sorte de volupté qui court soudainement vers toi, qui s'agrippe au cou et te chuchote des mots colorés aux oreilles. Et quand ce genre de moment unique arrive il faut sourire, et se dire que ça n'a pas de prix de ressentir de telles choses. Cela n'a rien de physique, c'est plutôt l'irréel qui frappe doucement à la porte. Elle te prévient quand même. C'est une progression contrôlée. On sort de chez soi, et on regarde enfin autour de soi, c'est le paysage qui s'accroche aux battements du c½ur. Il s'agit d'un vaillant déclic, d'une explosion plus qu'enchanteresse s'emparant de l'esprit. Le clocher de l'église est bel et bien là. Mais à sa base, je distingue le haut d'un arbre. Le ch½ur, les bancs alignés, les cierges, les vitraux, ce qui reste à la surface des tombes se métamorphosent en figure « arbresque ». Il faisait gris, ce matin là. Mais un gris spécialement fait pour moi, le vagabandé. A terre, un terrain de sport et six bouts de ferraille formant un but de chaque côté, 3 et 3, de quoi faire deux croix et y crucifier un géant...On peut passer la ligne et ce geste symbolique permet de voir de l'autre côté : ce clocher verdoyant. Avec une troupe d'oiseaux sur les branches branlantes qui regardent sans bruit, tout en bas...Vers la bassesse du monde.
Des HLM, des maisons toutes simples, un fleuriste, un cimetière. Il y a de la vie là dedans! Ca fourmille de pensées. Sur le trottoir on discerne de là haut un homme qui boîte, qui traine un fardeau trop lourd pour lui, il se fatigue bien vite, il transpire à grosses gouttes. Etrange homme à canne. Mais il continue tout de même à user de ses guiboles, comme pour toujours se rappeler de ce que ça fait, au moins essayer de marcher comme pour ses premiers pas, il se souvient du petit hésitant qui n'est pas habitué à une telle tâche. Sauf que lui souffre. Ce n'est pas aussi naturel. Pour masquer cette sensation, il porte des lunettes noires et continue, continue, continue, avec sa charge sur le dos. Un jeune homme passe et croise l'homme aux trois jambes. Le Phoenix a toujours soupiré qu'il allait le connaitre un jour ou l'autre...Il l'aide à porter son fardeau, juste le temps de quelques pas. L'éternel compatissant trouve ça bien de se coltiner un moment la souffrance des autres. Charger avec sourire un immense poids sur son dos est d'une jouissance particulière. Tu as beau porter cette cargaison dégoulinante et putride, le vieux quant à lui n'avance pas aussi vite, il stagne même, il en profite de sa fébrile liberté!
« Avance. Avance. Allons, compagnon ! Je ne veux pas te laisser sur le côté, tu le sais ? »
C'est bon...Ils sont enfin arrivés au but, devant sa couche, le lieu du sommeil. Le boiteux aurait bien voulu donner au jeune gaillard quelque chose en échange de sa compassion.
« Tiens tu n'as qu'à en garder un peu, en souvenir de moi... »
Le porteur, soucieux à l'extrême, fruit de l'envoutement d'un sorcier d'Afrique Noire, dit « Je vais même en prendre plus, comme ça mon chemin de croix sera bel et bien plus charmant.»
Dans le même immeuble où se repose notre boiteux, une fille habillée par le printemps fume regard vide à son balcon, elle est accompagnée de deux gros clebs immondes (l'un noir, l'autre blanc) qui bavent à torrent sur les passants. De véritables gardes du corps béats, ils ne montrent même pas les crocs, ils ne font que rester là, à veiller sur leur maitresse complètement déconfite. On peut entendre à tout instant une musique de dégénéré sortir de la porte vitrée, décidément il n'y a pas de paroles, pas d'art, pas de présence chez elle. Aussi, ca se voit à ses yeux cernés qu'elle est tirée de partout, vraiment de tous les côtés. Son petit visage d'ordinaire souriant en a pourtant pris plein la figure. Mais le maquillage ne lui sert à rien à la putain, on sait que le désarroi moderne est en dessous, enfoui sous un semblant de coquetterie. Et le jeune homme passe...sous le balcon de la salope. Il la regarde avec un regard pleurant sa misère. « Descends, vient me voir, j'ai des choses à te dire, à te faire péter à la gueule ». Mais elle ne descendra pas le rejoindre, trop bien perchée en compagnie de ses chiens diaboliques.
Le coucher de soleil venait tout juste de mettre en place sa scène sans prétention, il ne restait que dans le ciel des traînées roses bonbon, s'engloutissant peu à peu dans le jeune bleu du soir en train de naître. Sans cri. Un vent d'Est soufflait assez fort, les rafales abondaient mais intervenaient en saccades monstrueusement vivifiantes. Un environnement bien attentif, personne dans les rues, les lampadaires donnaient leurs sales lumières au bitume endormi. Sur des marches au granit irritant, la mousse verte était comme déposée d'une manière méticuleuse, bien ordonnée, sans pour autant oublier une part de sa sauvagerie naturelle. Un petit bourg breton se dessine touche par touche, par des jets de flashs célestes. L'église pointe le bout de son pic ardent, la bâtisse sourit au cygne du ciel en forme de croix. Un peu plus bas se montre un grillage sombre, il sépare du vivant les morts et leurs belles tombes. Soudain, un bruit sourd court en même temps que le tintement des cloches mélancoliques, comme une enclume déposée avec le plus de délicatesse possible.
« Ça suffit...Je suis arrivé de toute façon » Revoilà le jeune esclave. Il a une petite soif et va s'abreuver à la fontaine sacrée et publique. Et vomir son âme dedans...Pourquoi pas...Il va trépasser...Un jour ou l'autre ce sera tout bon pour lui, il sera à point, un met délicat englouti par des bouches pleines de salive brûlante. Il voit même son tombeau, confectionné tout spécialement pour lui. Pourquoi attendre le jour salvateur ? Pourquoi pas maintenant ? C'est parti pour le voyage. Il s'installe dans le mystérieux sarcophage, qui porte son nom maudit. Le lendemain matin, la boucle est bouclée; le rêve, l'inspiration n'est plus sur le pallier. Un soleil haut dans le ciel noir éclate en silence. Un couple de promeneurs solitaires trainent autour des trous béants du sanctuaire, et découvrent une nouvelle sépulture, celle du jeune illuminé qui s'est littéralement cramé les ailes. Ils murmurent tous les deux, dans un même temps musical : « Bien fait... ».