My way (1)

My way (1)
Ce n'était pas « chez moi ». C'était quelque part. Alors que je m'étais tourné vers le Sud, dans des rues de pierres qui grimpent sous la surveillance de bâtisses vieilles de 400 ans. J'ai cru voir là bas un sapin adossé à un mur, des boules rouges scintillantes m'offraient des cadeaux avant l'heure : des livres, des montagnes de livres qui sentaient le vieux. Le passé qui est toujours d'actualité, puisqu'on le sent toujours, imprègne nos vies. Les auteurs géniaux nous parlent à travers cette odeur gênante, qui explose lorsque l'on pose les mains sur les pages jaunies. J'ai touché à tout, j'ai reniflé l'ésotérisme, Proust, l'épicurisme, Camus, la poésie, Supervielle, Baricco, le contour des lettres...Je me suis shooté à ces drogues pures. Sans m'en lasser. Je me suis vu vivre ici, entouré des morts tourmentés, des fantômes de la littérature qui savent hanter. Ces squelettes toujours en mouvements, te présentent un plateau tenu par une servante à demi nue. Y est exposé un vase rempli de la sueur de leurs fièvres. A croire que l'écriture est une maladie qui ne galvanise pas la vie. Or c'est bien le contraire : faire parler la mort pour nous aider à souffler, porter un masque, se couvrir du voile qui se transpose aux battements de la caisse claire présente dans les poitrines. Vos bouches nous palpent chers cadavres, vous qui avez badigeonné les pages blanches de vos encres noires, la bile gracieuse qui tremblote sous nos yeux ébahis.

# Posté le jeudi 12 novembre 2009 15:32

Modifié le samedi 14 novembre 2009 07:26

Mes Torches

Loin derrière moi,
Pays bien connu,
Pampa repue et
Montevideo.

Océan mythique,
Belle passerelle,
Oiseau chantant au loin
Vers un grand horizon.

Devant moi, joyeux gave,
Miroir, reflet suave,
C½ur qui baigne dans tes eaux
Troublées par de vifs galops :

Les chevaux du temps, vie et mort,
Qui piétinent les visages,
Dont celui d'une femme connue
Qui ouvre ma seule fenêtre :

Ciel étoilé criant vaillamment au monde
La venue d'un Soleil peureux et qui sonde
Le c½ur de l'homme, sa chair et la racine
Du beau peuplier : torche qui illumine.
Mes Torches

# Posté le samedi 31 octobre 2009 23:25

Sortir du monde

Sortir du monde
"Le Carré Noir ! L'effrayant Carré Noir, qui jamais n'avait exprimé autant de sens et de suspens qu'à cette occasion. Super tache-noire du Chien-Noir de l'art moderne ! Dernière sommation du XXème siècle... Andréa, lui, si figuratif jusqu'au trognon, était fasciné par le Carré Noir malevitchéen : c'était son ½il de Caïn, sombre regard réprobateur, la conscience noire de tout artiste. Ah ! le Carré Noir ! Quel torrent d'encre il a épongé ! Quadrilatère délétère ! Il semblait clair à Andréa que le Carré Noir symbolisait l'éclipse partielle du soleil de la peinture occidentale. Imaginer une éclipse qui ne soit pas ronde, c'est voir le carré noir ! Il s'agissait d'un acte cosmique et sans humour. Un exercice spirituel de haute tenue : il y avait eu un peintre russe, ex-impressioniste, ex-fauve, ex-cubiste, ex-mécaniste, ex-cubo-futuriste qui aboutit à ça : un carré noir sur fond blanc. Objectivement, ça reste abstrait. Un tel courage ! Sortir du monde : le carré noir est la fenêtre sur l'au-delà noir. Malevitch aère la vie, lui fait prendre un bol d'air noir.

Andréa s'interrogeait sous les flocons de neige de la Nevski Prospekt en plein soleil. Il entendait à peine les lents gémissements des pleureuses de dalle... longue traînée d'archet humide. Ne lui venait à l'esprit que le Carré Noir ! Quel souffle de liberté magnétique ! Quel mépris des contingences ! Une gifle au goût du public de la peinture passée et à la fois l'amour de toute cette peinture. Malevitch si chargé de savoir et d'émotion qu'il ne peut peindre qu'une seule couleur. Pudeur mystique de saint. La peinture devenue l'objet même n'en a plus d'autre que de passer la vie. Le Carré, cet étendard noir qui marque une victoire de l'esprit sur le soleil. La réalité ensoleillée est enfermée dans le cercueil du Carré Noir. L'art figuratif est éclipsé. Le carré remplace alors le triangle dans l'ordre divin. Malevitch en fait l'icône de son temps. L'icône suprême que l'on place dans le beau coin d'une pièce, comme les téléviseurs dans les bistrots, et vers lequel on se signe...

Très nettement, de plus en plus nettement, le petit-fils distrait revoyait ce noir, cette splendeur de noir, ce noir si lumineux. Oh ! Il n'est pas passé d'une façon mécanique, on voit que c'est une main qui l'a peint, une main d'homme qui a transpiré pour couvrir ces quelques dizaines de centimètres de carrés noirs ! Un noir profond comme une pensée. Tous ces coups de pinceaux transversaux, ces craquelures, ces ratés dans la surface : on voit qu'il a souffert Malevitch, qu'il n'a pas peint tout noir innocemment, sans suer, au rouleau... Couvrir toute la peinture occidentale ! La repeindre en noir, comme une cuisine. Dans ce noir il y a tout. On s'envole, et on tombe dedans à la fois."

Marc Edouard Nabe- Le Bonheur

# Posté le samedi 24 octobre 2009 09:15

Je suis à Brest

Je suis à Brest. Je me suis brisée sur la pointe bretonne. J'ai quitté mon pays natal pour un taudis, un tas d'immeubles gris. La beauté du lieu, comment dire...Il n'y a rien de comparable avec ce que j'ai pu vivre là bas. C'est une ville laide, le pont des souvenirs traverse tout le temps mon échine malade. Ma fièvre est grande, je me complet dans cette ambiance chaude. Le front est rouge de mon sang froid. La visite d'un fou est toujours à entreprendre dans mon esprit. Je laisserai cet Autre me ruiner la tête, me cracher au visage, et ainsi sur ma dignité. A Brest la nuit est « spéciale ». Des bandes d'ivrognes marins dansent avec les mouettes ivres. Je ne suis pas avec eux. Leur malin plaisir d'alcoolos merdiques, ils se la gardent dans leur médiocre ciel.

Moi, je danse avec ma féminité qui transpire à gouttes sur les trottoirs, elle est toute déployée. Je danse comme une suave impératrice attendant son cavalier mystère. Je rêve d'une coupure de courant, des lampadaires taisant leurs ondes scintillantes mais artificielles, et de la savoureuse empreinte de lèvres masculines sur mon corps. Je demande le passage d'une électricité galvanisée afin d'éclater ma colonne vertébrale. Je rêve de la promenade bucolique dans ces rues noires pour reprendre ce que j'ai perdu dans ma lointaine patrie, là où un homme m'a tapé comme l'astre éclatant, comme une massue, et a marqué mon être d'une trace écarlate et indélébile.

Parfois, j'aimerais me faire griffer par l'extensible patte d'un chat hanté par une lune mouvante. Cette ville est ressentie comme ma marche de mort. La vomissure, le poids des endroits fantomatiques où résident mes souvenirs brisés me suivent toujours, encore et toujours : cette morsure du serpent d'Adam et Ève, cette tribulation divine. La lumière de Saint Mathieu n'est plus là, le phare s'est fondu dans les ruines de l'antique abbaye. Ça me tue, Ça me cloue le crâne sur un poteau où est marqué « Reine des réminiscences ». La folie m'a flingué dans la funèbre Brest.
Je suis à Brest

# Posté le dimanche 04 octobre 2009 04:43

Modifié le samedi 17 octobre 2009 06:15

Le Dernier pour la route!

Un petit homme grassouillet se tenait au bar du coin, affalé sur le comptoir, il s'amusait à compter le nombre de verres qu'il venait de savoureusement ingurgiter. Il aimait regarder autour de lui, allant même jusqu'au torticolis. Son pif rouge rayonnait des beuveries nombreuses. Il s'appelait gaiment Le Clown, un clown au sourire trompeur. Et tout le monde le voyait comme tel après l'addition salée des vins, rosés et surtout de martinis blancs, signe de féminité qui le menait à l'hilarité. Ses regards furtifs étaient connus de tous. Un signal probant avertissait les couples et les âmes solitaires : un rot venant des abysses de son estomac « embulé ».

Ça y est, il est lâché, ce mistral puant. Les clients ont le regard ailleurs. Le barman tourne le dos, essuie des verres à whisky, et parfois se sert même un remontant. Malheur à celui qui croisait son regard choquant. La proie facile allait-elle se laisser prendre ? Les habitués se le demandaient à chaque fois. Cette soirée était la bonne pour notre clown coquin. Une jeune femme, blonde, les yeux bleus, le top model type des films américains, venue se chercher un paquet de Marlboro, était prise dans ses filets. Le regard hypnotique de l'alcoolique animé était stupéfiant. Un vrai tour de passe-passe d'un hypnotiseur professionnel. La blonde à la robe blanche était comme une statue. Pygmalion se serait amusé à réveiller cette sculpture délicieuse. Tout était figé. Pas un pet de vent ou de murmure. Juste deux regards. L'un magnifique, l'autre manipulateur et magique. L'ivrogne en bavait d'extase d'avoir réussi son entreprise. Il s'approcha de la gazelle blonde en vue de s'offrir du bon temps. Doucement, avec de petits pas mielleux. Soudain. « TILT ». Une minuscule rupture d'anévrisme lui éclata au cerveau. C'est un état de transe qu'il ne pouvait pas supporter longtemps.

Ce chamboulement le renvoya avec peine à son tabouret chéri, où est gravé son nom. La lumière semblait (re)vibrer dans le bar. L'ivoire ex-prisonnière se réveilla doucement, comme si rien ne s'était vraiment passé, le temps d'un simple mouvement de cils. Et c'est là qu'on entendit la phrase cinglante de l'alcoolique notoire, la même et ultime sentence pour chaque retour à la normalité du buveur invétéré :
« Un Dernier pour la route ! »
 Le Dernier pour la route!

# Posté le dimanche 27 septembre 2009 08:48